En Ethiopie, Birtukan Mideksa, l’espoir fragile
dimanche 23 mai 2010 par Birtukan Mideksa , Transl./Trad. Topics&Roses , Topics & Roses
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Birtukan Mideksa
Juge de métier, elle était voilà cinq ans l’une des figures de la Coalition pour l’Unité et la Démocratie (CUD), qui rassemblait alors quatre partis d’opposition en vue des élections du 15 mai 2005. Ces élections, particulièrement évoquées dans le texte ci-après, furent la première vraie fenêtre électorale susceptible de remettre en cause l’hégémonie du parti dominant le Front populaire de libération (FPLF), au pouvoir depuis 1991. Seulement, leur régularité fit polémique, tant côté national, où les résultats furent contestés et donnèrent lieu à des émeutes réprimées violemment, que côté international, où des passes d’armes se firent également quant à la régularité des processus de surveillance des élections mis en place. De nombreuses personnalités du CUD, dont Birtukan Mideksa, furent alors emprisonnées. La pression internationale, notamment celle d’organisations internationales de droits humains, finit néanmoins par permettre leur libération courant 2007. Mais le répit n’était qu’apparent. Suite aux propos tenus par Birtukan Mideksa - devenue alors une véritable égérie politique - lors d’une tournée en Allemagne, un nouvel emprisonnement s’abat sur la jeune femme en décembre 2008, certes fois avec condamnation à perpétuité. "Cette courageuse trentenaire était en passe de devenir la figure de proue de l’opposition", écrit Libération ce week-end.
En cellule d’isolement dans sa prison, Birtukan Mideksa est aujourd’hui interdite de visite. Même son avocat peine à l’atteindre, seule sa mère et sa fille (quatre ans aujourd’hui) réussissent à la voir. Lui rendre une voix personnelle par-delà les textes de contenu m’importait. Une tentative d’un autre genre encore a été tentée par Ethiomedia.Com qui a fait une interview fictive avec elle à l’occasion de ces élections de 2010, rassemblant pour la circonstance des bouts d’écrits et de discours de la "dame d’Addis Abeba".
Lettre ouverte à Madame l’ambassadeur Vicki Huddleston, par Birtukan Mideksa, Kaliti Prison, avril 2006
Lorsque j’étais jeune étudiante en droit, me prenant moi-même trop au sérieux, mais manquant aussi d’une boussole, d’une carte et d’un gouvernail pour me saisir correctement de la substantifique moelle de la matière que j’étudiais, j’avais coutume de me précipiter à la librairie juridique en recherche de quelque phare pour me diriger. Ce fut là, dans ce dépôt pour livres crasseux et bête, que j’ai fait la rencontre de la quintessence même du héros américain, le juge à la Cour Suprême Oliver Wendell Holmes, avec toute l’ampleur de son intelligence et de son esprit si piquant. Ses lettres et ses livres, devenus des classiques, étaient plus grands que le droit. Cet homme remarquable incitait à croire en la grandeur, en la nécessité existentielle de penser et agir sous la mitraille, au courage d’impulser le changement sans irrévérence envers la tradition. Je me rappelle encore par coeur certaines de ses sages devises. "La mort fait tinter mes oreilles et me sussure : je suis en route", disait-il dans l’un de ses derniers discours.
Au brûlant matin du 15 mai l’an dernier, les Ethiopiens, qui avaient vécu en soldats, qui avaient trop souvent touché du doigt la fin du récit et savaient que sa seule nouveauté, c’était l’effet de surprise, décidèrent de vivre dans l’espoir. Ils avaient fait confiance de tout leur coeur au système politique et faisaient patiemment la queue afin de décider de leur destin. L’espace politique qui s’était ouvert alors n’était pas aussi large que d’aucuns l’auraient souhaité. Mais les Ethiopiens savouraient néanmoins du bout des dents le petit peu si précieux qui leur avait été donné. J’étais moi-même dans l’une de ces longues lignes de gens bruyants, attendant mon tour pour voter. Derrière moi, il y avait un homme corpulent d’un certain âge, d’allure éminemment respectable. Ses yeux étaient remplis de larmes. Son corps tremblait et frémissait. Cet homme avait tout vu. Mais l’expérience de cette journée, était neuve pour lui. Il y eut aussi cette scène extraordinaire d’une jeune femme, connue dans mon village pour sa façon de prendre la vie à la légère, et qui était là aidant les malades et les anciens à voter. C’était un moment profondément émouvant. J’ai connu ma paix et mon bonheur les plus vrais en vivant ce jour. L’ampleur de la victoire que mon parti a remporté ensuite (ou fut interdit de remporter) était secondaire par rapport à la preuve manifeste que les Ethiopiens apportèrent ce 15 mai de leur culture civique et de leur espoir.
Les opinions politiques sont souvent la rationalisation d’expériences. Au parti Kinijit, nos positions dans les négociations et discussions avec le gouvernement suite à la polémique post-électorale, - avec la communauté internationale intervenant entre nous comme médiatrice - , ont été très influencées par le 15 mai et la manifestation pacifique de la semaine précédente. Il nous apparaissait impossible d’assassiner l’espoir des Ethiopiens. Madame l’ambassadeur, c’est ce que je vous ai dit lors de notre première rencontre à la mi-septembre lorsque vous nous avez félicités d’avoir annulé une manifestation prévue.
Vous étiez ce jour là dotée de bonnes intentions, efficace et gracieuse. Rentrée chez moi, j’ai consulté votre dossier et j’ai appris que vous étiez une grande diplomate qui avait servi son pays avec excellence pendant de longues années. Et je me suis dit que vous pouviez être une médiatrice sincère et équitable. Nous vous avons invitée également à la réunion de notre Comité Exécutif d’Urgence où nous avons débattu de savoir si nous devions annuler ou non notre notre grève à domicile appelée pour le 3 octobre. Vous aviez vu comme le parti fonctionne ; vous aviez vu combien il est démocratique ; vous aviez constaté combien ses dirigeants sont des gens aimables et pacifiques. J’aurais souhaité que vous restiez la même : une médiatrice sincère et digne de confiance. L’Amérique avait (et a toujours) un crédit politique extraordinaire en Ethiopie. Ses valeurs sont chéries. Le fonctionnement interne et les mécanismes de ses institutions, ses contre-pouvoirs, sa justice si puissante, ses médias, sont admirés. Le 15 mai, les Éthiopiens espéraient obtenir le gouvernement du peuple, comme en Amérique depuis deux siècles. Ils pensaient que si votre pays intervenait en Ethiopie, il le ferait aux côtés du peuple. L’Amérique est le seul pays dont la création s’est produite sur la base d’idéaux. "Par le fait nu de notre existence, nous sommes un danger permanent et une menace inquiétante pour tout régime qui se fonde sur autre chose que sur la volonté de ses gouvernés." C’est ce qu’écrivait Dr. Holmes.
Suite à notre emprisonnement, la position unilatérale que vous avez prise et la déclaration que vous avez faite m’ont brisé le coeur. Premièrement, vous appeliez à un procès équitable, juste et rapide, tout en sachant très bien les circonstances de notre arrestation. Puis vous affirmiez que la démocratie était un processus. Que signifie un processus démocratique ? Où est la liberté de la presse en Ethiopie ? Où est le droit de s’assembler et de manifester ? Où sont les institutions politiques indépendantes (ou quasi indépendantes) qui sont les piliers de la démocratie ? En termes kantiens, un processus est-il purement une idée-de-processus ? Le processus en tant qu’essence ? Ou le processus est-il d’abord un fait ? Quelque chose de mesurable, et qu’on puisse vérifier ?
(...)
La semaine dernière, j’ai écouté votre interview sur les ondes radio de Voice of America depuis ma cellule (il y en a une à la prison de Kaliti !). J’ai été flattée de vous entendre comparer nos épreuves à celle de l’un des plus grands héros de notre continent, Nelson Mandela. Ce que suggérait implicitement le commentaire quant à la nature de notre gouvernement, était également parlant. J’étais triste, néanmoins, de voir que vous sembliez prendre notre situation déplorable pour un ordre acceptable des choses et que vous suggériez que nous devions nous satisfaire d’être récompensés par un statut de martyrs. Vous auriez dû conclure dans l’esprit de John Stuart Mill que l’humanité se devrait de pleurer notre sort et faire pénitence "avec le sac et la cendre".
Madame l’ambassadeur, les Etats-Unis peuvent privilégier l’ordre à la justice dans cette région aussi longtemps que durera la "guerre contre le terrorisme". Le choix du pragmatisme peut vous faire détourner les yeux quand le gouvernement de la plus grosse puissance régionale commet des abus en matière de droits humains. Mais l’ordre ne sera pas récompensé si le gouvernement en vient à aliéner une large partie de sa population dans son droit de vote. Je n’ai pas encore perdu l’espoir en votre capacité de faire fructifier le crédit politique dont bénéficie votre pays et aider ainsi à résoudre le problème politique de l’Ethiopie.
Très respectueusement,
Birtukan Mideksa, avril 2006
Source : carpediemethiopia.blogspot.com
Ressources documentaires
Libération, 22/23 mai 2010, "Birtukan Medeksa, la dame d’Addis-Abeba", et dossier sur les élections en Ethiopie
Ethiomedia : revue de presse et articles originaux sur la situation en Ethiopie
Interview fictive avec Birtukan Mideksa par Ethiomedia encore, à l’occasion des élections de 2010
"Cent façons de faire pression" Très bon et éclairant rapport de Human Rights Watch du 24 mars 2010 sur l’état des libertés et des droits humains en Ethiopie à la veille des élections
Voir en outre la section particulière du rapport sur les jeux et enjeux diplomatiques et les problèmes posés par le monitoring des élections
International Crisis Group, "ETHIOPIA : ETHNIC FEDERALISM AND ITS DISCONTENTS", Africa Report N°153 – 4 September 2009
Free Birtukan Mideksa, site de soutien domicilié aux Etats-Unis
Article passé de 2007 sur Topics&Roses consacré à Birtukan Mideksa, qui revient sur les évènements de l’époque et sur la polémique antérieure internationale concernant les élections de 2005
Deux reportages de RFI via Dailymotion et Partenia
Post-scriptum : pourquoi ce texte
Ce texte présenté et traduit ici est ancien puisqu’il date de 2006 déjà et renvoie donc à un épisode antérieur de la vie politique éthiopienne.
Il est écrit par une jeune femme qui ne prétend pas mener une action spécifiquement féministe ou s’inscrivant dans quelque perspective de genre par son travail citoyen et politique.
Ce texte, qui est une lettre ouverte à une représentante des Etats-Unis, est très particulier en outre par sa nature et son objet, et ne résume pas ni ne décrit les prises de position de son auteur.
Pourtant, malgré toutes ces raisons, j’en ai trouvé d’autres encore qui justifient pourtant ce choix et cette traduction pour Topics&Roses.
D’abord, le temps ne fait rien à l’affaire. L’actualité ne se résume pas à un quotidien éternellement recommencé. Elle prend au contraire ses racines et son sens dans une série de temporalités différentes qui se conjuguent dans l’instant. Et les épisodes du présent s’articulent bien évidemment sur les précédents, qui y ont conduit et en constituent la mémoire voire la raison. Dans ce texte, Birtukan Mideksa parle elle-même du reste de sa conception de son métier de juge comme d’une réflexion notamment sur la conjonction de la volonté de changement avec la tradition qui elle, renvoie aux permanences héritées du passé.
Ensuite, un blog est aussi le lieu d’expression des coups de coeur, l’endroit par excellence - presque autorisé par essence - d’une trahison sans cesse renouvelée de tout pacte de lecture éventuellement prétendu ailleurs par l’émetteur face à ses visiteurs. Car le seul pacte de lecture qui vaille en réalité dans un blog, est bien la mise en scène d’une pleine subjectivité dans les choix d’items mis en ligne et leur traitement.
Du reste ce texte présente un intérêt toutefois évident en termes de croisement de l’autobiographie intellectuelle, du récit d’apprentissage politique, de la tentative de témoignage collectif et de la réflexion géopolitique, pour une perspective tout à la fois stratifiée et unifiée éminemment sensible, telle que les études féministes dans le champ historique l’ont elles-mêmes privilégiée.
De même, le contexte éthiopien, partiellement perceptible ici, est intéressant dans le cadre des problématiques privilégiées par Topics&Roses : interférences géopolitiques au Sud par les puissances occidentales, avec contradiction entre les volontés d’influence démocratique annoncées et les intérêts - notamment états-uniens - liés à la "guerre contre le terrorisme" ; régime de "démocratie révolutionnaire" niant les droits des individus sous couvert d’un double dogme, à la fois "démocratique", et "révolutionnaire", doublement autoritaire en réalité, comme nous avons fini par en prendre la triste habitude en ces temps d’élections "démocratiques" mascarade en maints endroits, comme pour une redéfinition de la classification idéale ancienne des régimes politiques ; accessoirement, l’Ethiopie présente un intérêt aussi en termes de tentative de construction d’un Etat à fédéralisme pluri-ethnique dont l’International Crisis Group a fait un bilan négatif certainement à lire par les politologues (voir le paragraphe "ressources documentaires").
Accessoirement, cette lettre est écrite par une femme reconnue qui s’adresse à une autre femme non moins éminente par le titre et la fonction. D’un point de vue, dramaturgique, il serait vain de ne pas le souligner. Dès lors, s’il s’agit d’un genre précis en politique, celui de la "lettre ouverte" à visée de dénonciation et d’interpellation, le texte semble gagner un écho supplémentaire encore du côté du genre épistolaire. Le fait qu’il soit écrit depuis la prison lui ajoute encore une dimension intime et tragique qui achève de troubler la clarté du genre annoncé dans le titre.
Pour finir, ce texte est beau. Et il est rare. Et ce qui m’intéresse n’est pas en soi l’interpellation d’une représentante d’une "grande puissance", bien que cette interpellation soit à décortiquer et appréhender comme telle aussi. Il est le cri à la fois tactique et sincère d’une jeune femme engagée dans une lutte dont elle essaie de percevoir les enjeux, les hypocrisies, les impasses, et les idéaux, sans méconnaître sa propre subjectivité. En cela, il éveille l’intérêt, car il raconte un peu de notre temps. Et il vaut de fait au passage interpellation réitérée à une pression internationale, puisque les acteurs internationaux sont partie prenante du jeu éthiopien. Il vaut, surtout et avant tout, ce que valent une voix et une vie dans le silence répressif et la politique de pouvoir.
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Dernière modification : 25 mai 2010
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