Epouses et mères de prisonniers organisées au Nord Afrique
mercredi 9 juillet 2008 par Marguerite Rollinde
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Au Maroc, dès les années 70, puis en Algérie dans les années 90 et plus récemment en Tunisie, des collectifs de familles de prisonniers ou de « disparus » se sont constitués à côté des partis, des asso des DDH, à côté aussi des asso de femmes. Les mères et épouses qui constituent ces collectifs veulent rompre le silence autour du sort de leurs fils, de leurs maris, de leurs frères. Au Maroc, dès le début des années soixante dix, il s’agit de familles de détenus condamnés pour appartenance à des partis marxistes-léninistes ; à ce propos, il faut insister sur la présence de femmes, même si elles sont minoritaires, dans les syndicats étudiants ou les partis politiques interdits. Elles aussi vont connaître la torture, la prison, la disparition, mais elles sont doublement oubliées parce que femmes . D’autres, hommes et femmes, seront enlevés parce que sahraoui ; d’autres encore, les plus nombreux aujourd’hui, sont soupçonnés d’adhésion à des partis islamistes, ce qui fait d’eux, aux yeux de l’Etat, mais aussi des partis politiques dits démocratiques et de la communauté internationale des « intégristes » voire des « terroristes ».
En sortant sur la place publique, des mères, des épouses, des sœurs vont suivre l’exemple des Mères d’Argentine, qui refusaient que leurs enfants soient sacrifiées pour sauver la civilisation judéo-chrétienne mise en péril par le communisme dont se revendiquaient ces jeunes, ces « Folles de la place de mai » qui tournent depuis 1977, parce qu’elles refusent le déni d’existence de ceux qu’on appelle les « Sans noms », elles investissent depuis plus de vingt ans une place publique pour exiger la vérité sur le sort de leurs enfants. Rituel contre l’oubli, ronde de tous les jeudis, « elles tournent pour ne pas tourner la page, le passé ne passera pas et, dans leur opiniâtreté, elles demandent publiquement des comptes » .
En Algérie, d’autres mères ont repris la ronde des Folles de la place de mai. Depuis le début du mois d’août 1998, à Alger, des centaines de femmes se rassemblent chaque mercredi devant le siège de l’Observatoire national des droits de l’Homme (ONDH), institution officielle . Des manifestations similaires ont lieu à Constantine, Oran, Relizane et un peu partout dans le pays. Toutes ces femmes brandissent une photo de leur "disparu". La grande majorité d’entre eux ont été enlevés entre 1993 et 2000, après avoir été emmenés par les forces de sécurité ou les milices paramilitaires. Le pouvoir avait, alors, décrété l’état d’urgence, après la victoire du FIS (Front islamique du salut) au premier tour de scrutin des élections législatives en décembre 1991, et la suppression du second tour prévu pour le 12 janvier 1992. C’est le début d’une vague de massacres collectifs, d’assassinats, d’enlèvements de jeunes femmes emmenées dans les maquis, mais aussi d’arrestations arbitraires, de tortures et de disparitions forcées . Cela a duré dix ans et continue, jusqu’à aujourd’hui, de façon plus larvée, comme le dénonce le CFDA. Toute une société en est sortie « interloquée, interdite, sidérée, en réalisant que cela pouvait provenir de ses propres entrailles » . Ce sont des Algériens qui tuent d’autres Algériens et c’est ce qui rend plus insupportable encore les manifestations de violence : « Comment se situer quand l’ennemi n’est pas l’étranger, mais qu’il peut être le frère, le voisin, le cousin ? » .
Le pouvoir justifie par la lutte contre le terrorisme une politique de répression, d’exécutions extrajudiciaires et de disparitions, les media nationaux et internationaux ont diffusé à l’envi des scènes d’horreur. Quant à la société, elle n’est pas encore prête à entendre ces victimes, telles ces jeunes filles enceintes après avoir servi d’épouses aux émirs dans les maquis, ou été violées lors de massacres collectifs au cours desquels elles ont vu toute leur famille se faire égorger. Elles n’ont trouvé aucune écoute de la part de leur entourage, et lorsque le Haut conseil islamique a refusé de se prononcer clairement sur leur droit à avorter, plusieurs d’entre elles n’ont eu d’autre choix que d’abandonner leur bébé ou de se suicider . Elles n’ont bénéficié d’aucun suivi médical et psychiatrique, ni d’aucune indemnisation, alors que celle-ci a été accordée à d’autres victimes des groupes armés. Le silence est retombé sur ces massacres et sur ces viols sans qu’aucune enquête approfondie n’ait été menée, malgré les nombreuses plaintes déposées par les victimes ou par leurs familles.
Le même silence a recouvert les enlèvements pratiqués, de façon régulière et massive, par les forces de l’ordre, qui s’élèvent, selon les chiffres du Collectif de familles en Algérie, à 7000 cas, dont 4000 ont fait l’objet de dossiers déposés au ministère de l’Intérieur, hommes et femmes arrêtés par les forces de sécurité ou les milices armées par l’Etat et « disparus » depuis 1993. A cette époque, la gestion politique par la terreur atteint son paroxysme, puisque personne n’ose prononcer le mot "disparu" de peur de connaître le même sort ou de subir le harcèlement des forces de sécurité. Ce tabou n’est brisé qu’en 1995, lorsque les parents des victimes, soutenus par quelques rares avocats et par une partie des organisations des droits de l’Homme en Algérie et à l’international, s’organisent pour réclamer le droit à la justice et à la vérité.
En Tunisie, c’est la lutte contre l’islamisme qui permet au pouvoir tunisien de remplir les geôles de son pays dans le silence assourdissant d’une grande partie de la classe politique et du mouvement associatif. Des centaines, voire des milliers de prisonniers, ça fait des centaines, des milliers de familles plongées dans le désarroi, l’angoisse et l’attente. Les femmes sont soumises aux pressions et au harcèlement policier, arrêtées, parfois torturées parce que femmes de prisonniers politiques, ou pour avoir reçu un soutien financier qui passe pour soutien à organisation terroriste . Depuis l’an 2000, les épouses de détenus font entendre publiquement leur voix, manifestant devant le palais de Carthage, les portes de prison ou le siège de l’Unicef. Bien que minoritaires et très peu médiatisées, ces initiatives témoignent d’une capacité à dépasser la peur et d’une volonté de porter sur le devant de la scène politique nationale et internationale la situation de leurs prisonniers.
D’une revendication personnelle à un combat politique Qu’elles soient marocaines, algériennes ou tunisiennes, ces femmes doivent apprendre à vivre, souvent dans la solitude, l’absence du mari ou du fils.
Elles font connaissance entre elles pendant les longues heures d’attente devant la prison, le jour du couffin, ou à la sortie des commissariats où elles sont venues chercher des renseignements ; elles finissent par s’organiser pour tenter d’arracher leurs proches à cette prison inique, ou d’obtenir la vérité sur le sort de leurs disparus. « Mouvement de femmes, ce n’est pas un mouvement féministe. Leur mot d’ordre : libération des prisonniers politiques, retour des disparus. Mais c’est d’une façon bien spécifique qu’en tant que femmes, elles vivent l’arrestation d’un des leurs, réorganisent leur quotidien et envisagent la lutte » .
La plupart n’ont pas de formation politique, ne connaissent pas les activités de leur fils, mari ou frère, mais elles ont ressenti l’arrestation ou l’enlèvement de leur proche comme une injustice. Pour elles, la prison ou l’irruption de la police au domicile, c’est réservé aux criminels, aux voleurs. Leur problème n’est pas d’être d’accord ou non avec leurs hommes mais d’être contre une détention jugée illégitime, principe de base de toute action démocratique, pourtant si souvent "oublié" par les partis ayant pignon sur rue. Elles mettent l’Etat devant ses responsabilités et dénoncent le silence des partis au nom de l’intégrité territoriale, des valeurs démocratiques ou de la lutte contre le terrorisme. Elles deviennent des sujets politiques en initiant une série d’actes d’information et d’énonciation qui bouleversent les règles du jeu politique, comme, par exemple, en Algérie, lorsque des familles de disparus avec des familles victimes du terrorisme ont rédigé un mémorandum exigeant de l’Etat la vérité sur les victimes des groupes armés comme des forces de sécurité.
Parce que ces femmes dénoncent la logique de l’Etat, celui-ci va tenter de leur faire peur, en les menaçant de représailles dans un premier temps, ou de les convaincre de se taire pour ne pas mettre en danger la sécurité voire l’intégrité de la nation, comme dans le cas des « disparus » sahraoui. Lorsqu’il n’est plus possible d’occulter le problème, l’Etat refuse d’en assumer la responsabilité et il oppose les victimes entre elles, « disparus contre terroristes », « islamistes contre démocrates ». C’était en 1999, lors de la campagne pour le référendum sur la concorde civile. La même année, au Maroc, le Forum Vérité Justice et l’AMDH (Association marocaine des droits de l’Homme) remettent en cause l’avis consultatif émis par le CCDH (Conseil consultatif des droits de l’Homme), le 2 avril 1999, appelant à une amnistie basée sur l’exonération des responsabilités d’un certain nombre de responsables d’exactions commises au nom du devoir d’Etat . Le travail politique de ces mères, dans sa spécificité même, est bien de lutter contre ces tentatives successives d’effacer les traces de ce qu’ont subi leurs enfants et de gommer la mémoire des absents, comme s’ils n’avaient même jamais existé.
Pour cela, elles ne limitent pas leur action au niveau national mais vont devant les instances internationales, comme en témoigne, par exemple, le rapport alternatif à l’attention du Comité des DDH de l’ONU, en octobre 2007. Le CFDA a multiplié ces dernières années les rapports, conférences de presse, séminaires, interpellations auprès des institutions européennes en particulier. Elles rejoignent également dans leur action d’autres collectifs de familles, dont le Comité de coordination des familles de disparus au Maroc, en particulier au sein de la FEMED (Fédération.euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées) qui a vu le jour de façon informelle en 2000 mais s’est constitué à Beyrouth en mai 2007. Ils viennent de tenir un congrès au Maroc en juin 2008, sous le thème : « La Convention contre les disparitions forcées au défi des pays euroméditerranéens ». Il a rassemblé des associations d’un grand nombre de pays du pourtour méditerranéen luttant contre le phénomène des disparitions : Algérie, Bosnie Herzégovine, Chypre, Espagne, Irak, Liban, Libye, Maroc, Serbie, Syrie, Turquie.
Ainsi, en sortant dans l’espace public, elles vont bouleverser les règles du jeu, agir sur le politique, mais aussi remettre en cause les règles de leur société qui cherche à les cantonner dans l’espace domestique et refuse d’entendre ces invraisemblables histoires auxquelles personne ne veut croire.
La vie quotidienne de ces mères et épouses se complique considérablement du fait que la femme a besoin de l’autorisation de son mari pour obtenir de nombreux papiers, comme le passeport, ou pour inscrire les enfants à l’école. Elles doivent également lutter pour garder leur travail ou pour en obtenir un. Sans compter celles que l’on incite à divorcer, que la proposition vienne de la police, pour mieux isoler le prisonnier et le fragiliser en coupant ses liens affectifs, ou des voisins et de la famille, surtout si ces épouses n’ont pas d’enfant, tant est intériorisée l’idée qu’une femme ne peut se réaliser qu’en tant que mère. Ce qui peut, en partie, expliquer la combativité des mères de prisonniers qui, pour beaucoup, ne se sont effectivement "réalisées" que par ce biais. A cela s’ajoutent les problèmes propres aux épouses : leur famille, ou celle de leur mari, a tendance à vouloir les prendre sous sa coupe, soit par affection, soit, le plus souvent, pour les garder sous contrôle, afin d’être sûr de les rendre "intactes" au mari après dix, quinze ou vingt ans de prison.
Il leur a fallu apprendre à penser, à agir, à parler par elles-mêmes, à prendre des décisions autonomes contre leurs familles (en passant, par exemple, la nuit hors du domicile conjugal pour aller apporter le couffin au fils emprisonné loin de la maison), à imposer des opinions personnelles, parfois même sans le consentement des détenus pour lesquels elles se battent. Il leur a fallu aussi apprendre à rencontrer des personnalités, à parler en public, à descendre dans la rue, à affronter la police, à subir des coups, à passer une nuit ou plusieurs au commissariat. En un mot à refuser le terrain sur lequel on a confiné les femmes, le foyer. Ainsi, au-delà de cette lutte pour les droits des prisonniers, même si le mouvement des familles se tient à l’écart des autres lieux de luttes de femmes, c’est bien des droits des femmes en tant que femmes qu’il s’agit. Droit de prendre leur vie en main, de décider de leurs actes, et, pour les plus jeunes, droit de vivre leur vie de femmes, y compris le droit à disposer de leur corps. Les peines étaient très longues au Maroc et la question de la liberté sexuelle est devenue un objet de débat, à l’intérieur et à l’extérieur de la prison. A la fin de 1981, quelques militants revendiquent le droit à avoir, en prison, des relations sexuelles avec leurs épouses. La majorité n’a pas de liens conjugaux, mais soutient l’action. Abdelfettah Fakihani, condamné à perpétuité, publie une feuille intitulée : "De l’intérieur de la prison, je revendique mon droit à l’amour", ce qui déclenche un débat très vif et de nombreuses réponses analysant la question sexuelle dans ses dimensions humaines, psychologiques, sociales et politiques, et surtout une interview de femmes de prisonniers intitulée : "De l’extérieur de la prison, nous revendiquons notre droit à l’amour". Elles entendent par là leurs rapports avec leurs maris mais aussi avec d’autres hommes. Certaines en parlent à leurs maris lors des visites au parloir. Elles défendent, à la fois, leur droit à disposer de leur corps et leur conception du couple en tant que contrat de liberté. A partir de cet instant, ce qui n’était que la revendication d’une épouse à vivre avec son mari, modifie des rapports sociaux fondés sur la domination et la discrimination sexuelle. Par leur lutte, ces femmes, volontairement ou non, provoquent une reformulation des rôles qui peut aboutir à une reformulation du système dans son ensemble, ce que les pouvoirs autoritaires et masculins de ces sociétés ne peuvent admettre.
Marguerite Rollinde, GTM (Genre, travail, mobilités) CNRS/Paris 8/Paris 10
Cette intervention faite dans le cadre du séminaire "Femmes et Conflits" est largement inspirée de l’article « Face aux violences et à l’absence, les collectifs de famille dans les pays du Maghreb », in C. Veauvy, M. Rollinde et M. Azzoug (dir.), Les femmes entre violences et stratégies de liberté. Maghreb et Europe du Sud, ed. Bouchène, Paris, 2004, pp.361-371.
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