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Jelve Javaheri, Portrait d’une Jeune Féministe en Situation (Iran)
lundi 7 janvier 2008 par One Million Signature Campaign , Nahid Keshavarz
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J’ai connu Jelve au tout début des années 2000. Ensemble avec ses amies, elle participait à une séance de paroles du Centre Culturel des Femmes, "Résister à la violence faite aux femmes", au Parc Laleh de Téhéran, lors de la Journée mondiale de femmes en 2003. Elle et ses amies avaient travaillé sur les problèmes de violences contre les femmes, elles étaient soucieuses de partager leurs expériences et d’apprendre des autres. Jelve croyait fortement que travailler à rendre les femmes conscientes des problèmes de violence était une forme de résistance. Jelve et ses amies travaillaient à faire de la violence envers les femmes un enjeu public. Elles animaient des ateliers consacrés à la violence basée sur le genre, brisaient les tabous en parlant de la violence sexuelle au foyer, défendaient les droits des femmes et réclamaient une réforme des lois pour protéger les victimes de violence.
Jelve était informaticienne-webmaster pour les sites Internet de deux ONG de femmes, Hastia Andish (Hastia Andish) et le Centre Culturel des Femmes (Women’s Cultural Center, Feminist Tribune). Elle donnait bénévolement de son temps et de son expertise parce qu’elle croyait à l’influence d’Internet pour donner voix et publicité aux besoins et aux revendications des femmes.
Jelve peut être personnellement décrite comme quelqu’un de calme, tempéré, introspectif et tranquille. Elle est l’une des fondatrices de la Campagne Un Million de Signatures. Elle et moi avons travaillé ensemble pour les Comités de bénévoles de la Campagne. Elle consacrait de bon coeur son énergie, son expérience et ses talents à la Campagne. La maison de sa mère était comme un second foyer pour les membres de la Campagne. Elle était constamment prête à travailler pour la Campagne, jour et nuit. Elle ne laissait jamais passer une chance de sillonner systématiquement un quartier ou un lieu particulier pour collecter des signatures, ce qu’elle faisait toujours avec on-ne-peut-plus de sang-froid et respect. De sa voix douce, elle présentait les buts et objectifs de la Campagne, puis elle offrait à lire le texte de la pétition à ses auditeurs. Pour plus d’information, elle fournissait le livret de la Campagne et la référence du site Internet. Elle était humble et écoutait attentivement les opinions et préoccupations des gens lorsqu’elle sillonnait les quartiers, parce qu’elle comprenait que sa responsabilité n’était pas seulement de former aux droits des femmes, mais d’apprendre aussi.
Jelve est à la prison Evin depuis depuis le 1er décembre 2007 [1]. Elle est accusée d’avoir troublé l’opinion publique et propagé de fausses nouvelles sur le site de la Campagne, www.we-change.info. Nous connaissons bien ses crimes puisque beaucoup d’entre nous sont coupables des mêmes : avoir porté la question de l’égalité de genre sur la place publique et dans les consciences. Elle est en état d’accusation parce qu’elle a aidé à élever les consciences à propos des discriminations basées sur le genre auprès d’une audience plus large, au-delà des groupes habituels d’avocates et supporters des droits des femmes. Son crime est d’avoir aidé à créer des plateformes publiques pour les femmes afin de coordonner leurs demandes d’égalité. L’interview qui suit avec Jelve a eu lieu ce mois d’octobre dernier dans le cadre d’un projet de recherche académique qui comprend des entretiens avec de nombreux acteurs sociaux du mouvement des femmes.
http://jelvehjavaheri.blogfa.com/
Q : Jelve, s’il te plaît, décris ta vie personnelle et familiale.
JJ : Je viens d’une famille de classe moyenne inférieure. Mon père et mort quand j’avais six mois, et ma mère m’a élevée et entretenue moi et mes quatre frères et soeurs grâce à des travaux de couture. Mes deux frères se sont battus dans la guerre contre l’Irak et ont été tués au front alors qu’ils étaient encore des adolescents. Ma soeur aînée a été tuée dans un accident avec son mari. Mon autre soeur, Javaneh, est de deux ans mon aînée, et elle est mariée. La vie de ma mère a grandement changé après la mort de mon père. Elle a travaillé de longues heures et a été capable d’acheter une maison à Javadieh. Quand ma soeur et moi étions à l’université, ma mère a vendu la maison de Javadieh et a déménagé à Navab, ce qui a amélioré notre situation socio-économique.
Je travaille sur les enjeux des droits des femmes depuis six-sept ans. Je ne peux me rappeler exactement quand les questions de droits des femmes sont devenues importantes pour moi pour la première fois. J’y ai toujours été sensible. Peut-être parce que j’ai été élevée dans une famille où il n’y a pas d’homme. J’ai perdu mes frères quand j’étais très jeune. J’avais huit ans quand mon premier frère est mort, et un an plus tard, mon autre frère mourait. Notre famille était composée de femmes. J’ai regardé ma mère se battre. J’ai vu comme la famille de mon père l’a maltraitée. J’ai assisté aux mauvais comportements du mari de ma soeur. Tout cela était injustifiable. Comme résultat, ma soeur et moi nous sommes battues et avons résisté plus durement. Je ne suis pas tout à fait sûre d’où vient cette impulsion. Ce n’était pas organisé, théorisé, ni collectif. J’ai étudié les sciences informatiques en premier cycle universitaire et je travaille actuellement à une thèse en sociologie. Déjà avant d’entrer dans un cursus en sociologie, je commençais à lire des livres sur la sociologie et parlant des sujets concernant les femmes.
Q : Quand as-tu commencé à travailler sur les problèmes des femmes ?
JJ : Quand j’avais 18 ans, j’ai entendu dire que quelques femmes du Front National-Religieux animaient un groupe d’études sur les femmes, et je les ai rejointes. Nous avons commencé avec le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. C’est dans ce groupe que j’ai fait la connaissance du journal de Noushin Ahmadi Khorasani, Le Deuxième Sexe. Je suis devenue proche de cette dernière et des travaux de Shahla Lahiji. Je connaissais déjà Shahla Sherkat à cette époque et j’étais une lectrice régulière de son magazine Zanan. Lorsque Noushin Ahmadi Khorasani, Shahla Lahiji et d’autres femmes ont organisé collectivement le premier rassemblement public pour la Journée Internationale des Femmes en 2000, à la Librairie de la Ville, je suivais déjà leurs travaux depuis un certain temps et j’ai participé avec passion à l’évènement.
En 2001, j’ai rejoint d’autres étudiantes de l’Université de Téhéran et nous avons créé un groupe de femmes, qui a pris pour nom l’Association Hastia. J’ai été membre de Hastia pendant 4 ans. Depuis que j’ai quitté Hastia, j’ai rejoint la Campagne Un Million de Signatures et j’y suis devenue active.
Q : S’il te plaît, décris les activités de l’Association Hastia.
JJ : Les premiers membres de Hastia étaient des étudiantes de l’université. Quelques-unes des fondatrices étudiaient dans les domaines de la santé et des sciences, et elles voulaient au départ se concentrer sur les problèmes de santé des femmes. Mais ensuite, les activités se sont élargies, et ont inclus les problèmes légaux concernant les femmes, et la violence envers les femmes. Comme toutes, nous étions jeunes et encore étudiantes, la plupart de nos membres venaient des milieux étudiants aussi. Cela a travaillé pour, et contre nous. Aucune dans notre groupe n’avait d’expérience antérieure à partager et offrir, aussi avions-nous beaucoup à apprendre. Cependant notre jeunesse et notre inexpérience nous obligeait à nous reposer sur nous-mêmes, nous poussait à prendre des positions indépendantes, et nous forçait à travailler plus durement pour que les autres nous connaissent. L’un de nos buts était de rendre les femmes capables d’agir, mais nous devions d’abord devenir capables nous-mêmes.
Notre objectif était de travailler sur les questions des femmes mais il n’y avait ensuite vraiment pas de sujet d’importance particulière pour nous. Comme nous n’avions pas restreint notre champ d’intérêt, nous participions à toutes sortes d’activités et d’évènements. Si l’ONG du Centre Culturel des Femmes organisait un évènement sur la violence envers les femmes, nous participions. Si Azam Taleqani organisait un évènement pour protester contre l’interdiction de candidatures féminines à la Présidence, nous y allions aussi. Pour certaines d’entre nous qui ont quitté Hastia, travailler à la Campagne est devenu la priorité, aussi avons-nous mis là maintenant toutes nos énergies.
Q : Comment décrirais-tu le féminisme et comment te désignerais-tu toi-même ?
JJ : J’ai commencé à me désigner moi-même comme féministe peu après avoir entendu le mot pour la première fois. J’ai appris à connaître le féminisme assez tardivement. Ma situation familiale était très difficile et instable, aussi n’ai-je jamais vraiment eu le temps d’avoir des lectures suivies et indépendantes. Egalement, étant une fille, les restrictions étaient nombreuses, particulièrement parmi le voisinage où je vivais. Quand je suis entrée à l’université à 18 ans, j’ai eu accès à des espaces sociaux où des livres, du matériel de lecture, étaient mis à disposition.
La première fois que j’ai entendu le mot féminisme, il était prononcé par un homme. J’avais 19 ans. Il m’a dit que mes opinions étaient similaires au féminisme. Je lui ai demandé ce qu’était le féminisme. Il m’a orientée vers quelques livres. Après avoir lu ces livres, j’ai réalisé qu’il avait raison. Je n’ai jamais eu de résistance vis-à-vis de ce mot. Depuis lors, j’ai essayé d’utiliser le mot de féminisme dans mon entourage. Cet homme qui l’avait prononcé en premier devant moi faisait partie de mon cercle d’amis à l’université ; il est devenu plus tard critique à mon égard lorsque je me suis engagée dans des activités en lien aux femmes. Je pense que pour beaucoup d’hommes, ce qui les interpelle et leur pose défi est plus facile à accepter lorsque ça se passe ailleurs. Mais lorsque ces défis entrent dans le cercle privé de leurs vies, ils se mettent sur la défensive. La plupart des hommes veulent être des maîtres. Il m’a appris le féminisme parce qu’il voulait devenir mon guide et m’escorter le long du bon chemin. Une fois que j’ai trouvé ma propre voie, il voulait encore me diriger et empêcher toute déviation de ma part.
Q : Constates-tu cela parmi les jeunes hommes qui travaillent pour la Campagne ?
JJ : Par chance, non. Peut-être est-ce par les femmes de la Campagne sont si robustes et parlent avec autant de force. Peut-être que si les femmes affichaient moins leur force, les hommes ressentiraient la nécessité de prendre le dessus. Je pense que le comportement des femmes et les interactions entre femmes et hommes jouent un grand rôle dans le phénomène d’acceptation par les hommes. Un facteur majeur est le talent des femmes. Et aussi : le plus longtemps les hommes travaillent sur les questions de femmes, le plus ils internalisent les principes d’égalité.
Q : Tu t’es mariée récemment. Vois-tu une telle impulsion chez ton mari ?
JJ : Par chance, cette impulsion est très faible chez Kaveh. Mais pour être honnête, je pense que Kaveh est une exception. Depuis aussi longtemps que je le connais, Kaveh a été enclin à écouter et accepter. Il est très conscient de lui-même, et s’auto-critique. J’ai vu beaucoup de jeunes hommes qui partaient d’une position d’autorité. Ils ne pouvaient accepter qu’en tant que femmes, nous eussions nos propres opinions. Ils prétendaient que nous étions incapables de nous organiser, que nos capacités de compréhension étaient limitées et que nous n’avions pas lu ou étudié suffisamment. Or, leurs propres lectures étaient tout aussi limitées. Ils lançaient des critiques très générales, nous décourageaient et tentaient d’affaiblir notre confiance en nous-mêmes, se présentaient eux-mêmes comme omniscients.
Les plus jeunes hommes qui rejoignent actuellement le mouvement des femmes sont différents des jeunes hommes que j’ai connus il y a plusieurs années. Ils ont internalisé le discours d’égalité plus sérieusement. En même temps, les femmes sont devenues plus fortes. Il y a une grande différence entre maintenant et avant. Nous ne baissons pas la tête et nous avons quelque chose à dire.
Q : Il y a plusieurs sortes et plusieurs branches dans le féminisme. De quel genre de féminisme es-tu la plus proche ?
JJ : Je ne sais vraiment pas. Je suis le genre de féministe qui vit et tente de travailler dans le contexte culturel et religieux spécifique à l’Iran. Je pense que si vraiment il y a une réponse, alors je suis une féministe tournée vers l’action. Je pense que la Campagne utilise un féminisme en situation, tel que discuté par Noushin Ahmadi Khorasani. Par "féminisme tourné vers l’action", je veux dire que nous devons analyser la situation et les réalités quotidiennes, et agir en conséquence, sans perdre nos valeurs. Par exemple, je ne crois pas à l’utilisation de la force armée, mais j’irai en prison si je devais le faire. Il y a des conditions minimales que nous nous fixons à nous-mêmes, apparemment évidentes mais néanmoins très importantes ; je ne veux pas d’une explosion de violence ; je ne veux pas que les gens soient trompés. Ce sont là des valeurs humaines qui nécessitent d’être maintenues et reproduites afin qu’elles ne se perdent pas dans le monde d’aujourd’hui.
Q : Tu ne penses pas que poursuivre de telles exigences minimales et quotidiennes va nous détourner de nos idéaux et visions plus larges ?
JJ : Les idéaux sont les petits accomplissements que nous réalisons. Si mes idéaux sont si lointains que je ne peux les accomplir de façon réaliste, alors ils se limiteront seulement à la conscience d’eux-mêmes. Cela existe dans nos esprits et notre imagination, mais quel en est l’utilité ?
Q : A quel point le féminisme a-t-il influé sur ta vie ?
JJ : Enormément. Avant de devenir féministe, je n’étais pas très optimiste sur mon futur. Peut-être à cause de ma situation familiale ou de mon environnement social, je n’avais que peu d’espoir. Mais maintenant, je suis quelqu’un qui pense par elle-même et fais ses choix en toute indépendance, - sur mes amis, qui aimer, comment vivre ma vie. Plus important encore, je suis devenue capable d’apporter une différence dans les vies des gens autour de moi. Même ma mère est devenue plus enthousiaste sur sa propre vie. Le féminisme m’a donné une identité distincte, réaffirmée. J’ai donné à ma mère quelques livrets de la Campagne pour les distribuer autour d’elle parmi les femmes dans ses rencontres religieuses. Elles se sont montrées très convaincues et elles ont signé notre pétition. Elles-mêmes discutent des enjeux concernant les femmes et elles soutiennent généralement de telles actions sociales. Ma mère est allée récemment à une autre rencontre religieuse, et elle a contesté le nouveau projet de loi sur la famille du gouvernement qui est actuellement en discussion au Parlement. Elle est très engagée et discute des problèmes avec ses amies et son cercle social. Parfois, elle réussit à collecter des signatures.
Q : Peux-tu expliquer l’histoire du développement de la Campagne ?
JJ : L’enjeu des droits des femmes a toujours été important dans l’histoire moderne de l’Iran. Pendant la période réformiste, divers groupes de femmes se sont consacrées à diverses questions ayant un impact sur la vie des femmes. Certaines ont travaillé sur la violence envers les femmes, d’autres sur le Sida, d’autres sur les questions de paix, etc. Mais aucun de ces groupes ne s’est concentré de manière spécifique sur le statut légal des femmes.
Les rassemblement publics de femmes en juin 2005 devant l’université de Téhéran, puis de nouveau en 2006, ont précipité de nouveaux développements. Nous étions sorties dans la rue, avons coordonné nos revendications, et nous avons présenté publiquement le mouvement, nous sommes présentées nous-mêmes. En même temps, la situation du pays se transformait. Le bureau de la Présidence avait changé de mains et une atmosphère de peur s’installait sur différentes parties de la société. Au milieu de tout cela, les forces de sécurité ont supprimé et battu des femmes qui avaient participé au rassemblement public du 8 mars 2006. Quand le temps fut venir d’organiser un autre rassemblement en juin, quelques personnes dirent que tenir un nouveau rassemblement place Hafte-Tir était trop coûteux, que les forces de sécurité avaient reçu l’autorisation de tirer, que c’était une folie de sortir dans ce contexte, etc. Notre réponse fut que le nombre de participants importait moins que sortir de nouveau publiquement et faire entendre nos revendications. Beaucoup de celles qui ont participé au second rassemblement de juin ont joué un rôle important dans le développement et le lancement de la Campagne.
Les critiques qui ont été lancées après ce rassemblement ont été écrasantes, désastreuses. Nos détracteurs, comme Shahla Sherkat et d’autres, disaient que tenir de tels rassemblements publics était futile, et plus encore, radical et révolutionnaire. D’autres ont exprimé leur opposition dans leurs blogs. Nous avons souffert de pertes parmi notre base de soutiens, - nous nous sentions seules.
Néanmoins, avant le rassemblement nous avions distribué auprès des gens de petits livrets, qui soulignaient notre position et nos revendications et mettaient en lumière le statut légal inférieur actuel des femmes. Ces livrets avaient attiré de nouvelles personnes qui assistèrent à notre rassemblement. Le résultat positif du second rassemblement : nous avons réalisé que nous devions travailler au milieu d’autres gens et avec eux. Nous devions agrandir notre base au-delà des cercles familiers du mouvement qui participent aux rassemblements quand le contexte s’y prête, mais s’y refusent si la situation devient mauvaise. Nous devions élargir nos exigences et les rendre plus tangibles auprès de davantage de monde. C’est sur la base de ce constat que s’est développée la Campagne.
Le champ d’action de la Campagne est diversifié parce qu’il ne vise pas seulement à collecter un million de signatures. Il comporte une dimension d’éducation qui vise à élever le niveau de conscience sur les questions de genre parmi la population par une discussion directe en face-à-face. Depuis le début, les gens ont répondu très positivement à cette Campagne. C’est une action sociale légale et pacifique qui a attiré une base large de gens.
Q : Comment évalues-tu les forces et les faiblesses de la Campagne ?
JJ : La méthode de la Campagne qui consiste à collecter des signatures par un travail systématique de face-à-face dans la population est très important. Les seuls autres groupes qui accomplissent quelque chose de similaire sont les groupes environementaux qui ont fait du porte-à-porte à une échelle plus limitée. Je n’ai jamais vu cette méthode utilisée auparavant pour un travail de discussion en face-à-face dans la population afin de plaider ses idées. Plusieurs fois, les gens ont fait des commentaires pour dire combien notre méthode était intéressante. La Campagne a été capable d’établir et utiliser cette méthode avec un effet positif.
Un autre trait positif est qu’il y a beaucoup de jeunes gens travaillant dans la Campagne. Leurs talents et leur confiance en eux-mêmes se sont développés à tel point que beaucoup de responsabilités importantes concernant la Campagne reposent entre leurs mains. Les nouveaux qui nous rejoignent sont capables immédiatement de se salir les mains et de prendre des responsabilités. Cette force juvénile est très importante pour donner de l’énergie et de l’envergure à la Campagne.
Un autre impact positif est que la Campagne a été capable d’intégrer le discours d’égalité à l’intérieur du discours religieux des gens. Beaucoup de monde a écrit sur la relation entre les deux discours sous un angle positif et il y a eu beaucoup de discussions. Je pense que la Campagne est la première action sociale qui a été capable d’articuler la question des droits des femmes et l’islam de façon si large parmi la population.
En termes de faiblesses, les membres de la Campagne les plus âgées n’ont pas été capables de transmettre leurs expériences aux cadres plus jeunes et plus inexpérimentées. Le transfert de savoir et d’expérience ne se produit pas autant qu’il le devrait bien qu’il se soit récemment amélioré parmi celles qui échangent effectivement avec les plus jeunes.
En même temps, parfois j’ai le sentiment que la jeune génération est moins intéressée pour apprendre des autres. Il est vrai que nous sommes égaux, mais certains d’entre nous ont travaillé plus longtemps et ont davantage d’expérience. Il y a une tendance à la surdimension individuelle parmi le groupe plus jeune et l’affichage de leur propre position plutôt que d’écouter les autres qui ont travaillé pendant 10 ou 20 ans.Une partie des personnes qui ont rejoint la Campagne n’avaient aucune expérience antérieure concernant les actions pour les droits des femmes, et n’ont aucune connaissance en termes d’organisation des femmes et de coalitions. Et ils posent la question de la démocratie à l’interieur de la Campagne en termes absolus, comme si une telle démocratie avait une existence antérieure à laquelle la Campagne doit maintenant adhérer. Ils ne considèrent pas même l’établissement de la démocratie comme un processus.
Q : Et à l’extérieur, quels sont quelques-uns des problèmes que la Campagne doit affronter ?
JJ : la Campagne fait la promotion d’une action nouvelle, à la fois séduisante et menaçante. Même le gouvernement affiche des positions contradictoires. Un jour, il dit qu’il n’a aucun problème avec les revendications de la Campagne, et le jour suivant, qu’il en a un. J’ai le sentiment que les membres du gouvernement ne sont pas sûrs eux-mêmes de ce qu’ils doivent faire avec la Campagne. Mais depuis le début, ils ont travaillé à limiter la Campagne et ont érigé des obstacles nombreux pour ralentir radicalement sa croissance. Ils arrêtent les gens lorsqu’ils collectent des signatures, ils filtrent continuellement le site Internet de la Campagne, Change for Equality, ils nous refusent l’accès aux espaces publics pour tenir nos séminaires et rassemblements. De telles pressions créent des tensions en interne, mais en même temps, ils construisent une solidarité forte parmi les différents groupes qui y coopèrent, en dépit de différences significatives dans nos façons de penser.
Q : Peux-tu développer ?
JJ : Une partie de l’opposition à la Campagne est venue de gauchistes qui ne considèrent pas un changement légal comme très important. Une autre opposition vient des islamistes qui voient nos revendications comme anti-islamiques. Ensuite, il y a une critique perpétuelle parmi certains selon laquelle nous coopérons avec le régime et que nos actions servent à renforcer les structures de pouvoir existantes.
Il y a deux points de vue critiques d’un point de vue islamique. Certains disent que l’islam est ce que dit le régime et comme le régime refusent de le changer, nos actions sont futiles. Mais une autre position soutient que l’islam est et doit être ce que disent nos lois actuelles. Cette perspective est très proche de l’islam politique qui existe à l’intérieur du régime.
Mais notre plus grande opposition vient des forces de sécurité et du renseignement qui craignent des connections croissantes entre les femmes. Je crois qu’il y a des gens à l’intérieur du régime qui croient à la nécessité de réformer les lois mais qui sont opposés à cette action menée en indépendance. Je pense que notre action est similaire aux suffragettes des Etats-Unis au début du 20e siècle. Le régime a un problème avec notre stratégie et préfère que les négociations et le changements aient lieu derrière des portes closes. Une fois dit cela, je doute sérieusement qu’ils changent les lois car cela irait manifestement à l’encontre de leurs intérêts patriarcaux. Néanmoins, le régime ne veut pas que les femmes travaillent ensemble et préfèrerait notre diversité pour nous diviser. Ils ne veulent pas que les différents mouvements s’associent les uns aux autres. Mais le mouvement des femmes doit construire des liens avec d’autres mouvements et actions si cela doit permettre de faire entendre ses revendications plus largement.
Q : En quoi la Campagne a réussi à rassembler les gens ?
JJ : Je pense que nous avons remporté plus de succès que nous l’avions anticipé au début. Nos buts sont généraux et larges ; l’un d’eux était de créer une plateforme où des gens divers pouvaient participer. Malheureusement, nous avons été incapables d’attirer les partis politiques. Ils ne peuvent toujours pas accepter que les partis agissent à l’intérieur des mouvements, non à l’extérieur, et qu’ils doivent se rallier ; en raison du contexte actuel, nos partis politiques sont fermés et conservateurs jusqu’à un certain degré. Le résultat est que la Campagne n’a pas été capable d’attirer le Parti de la Participation par exemple.
La Campagne a été capable d’entrer dans les foyers et de gagner des soutiens, et elle compte des bénévoles à travers le monde entier. Elle a crû considérablement et a engrangé un large soutien. Peut-être de façon la plus inattendue, son discours a pénétré les rangs du régime et il y a des sympathisants aussi à l’intérieur des structures du pouvoir.
Il y a eu aussi des reculs et des obstacles, comme le projet de loi de Soutien à la Famille présenté par le gouvernement actuel, qui entame davantage les droits des femmes. Mais il y a eu une grande résistance à ce projet depuis le début, et l’opposition à celui-ci s’accroît. Quelques parlementaires - parmi lesquels il y a même des "fondamentalistes" - ont pris position contre lui. Durant la dernière année, les revendications justes et légitimes des femmes sont devenues populaires et ont même trouvé des soutiens à l’intérieur du régime.
Q : Les militantes de la Campagne ont constamment été attaquées. Comment évalues-tu l’impact de la persécution continuelle ?
JJ : Les actions des forces de sécurité ont eu quelques conséquences inattendues. Cela a accru la visibilité de la Campagne parce qu’à chaque arrestation et détention, la nouvelle s’est répandue à travers le monde entier. Je ne pense pas que nous aurions attiré autant de soutiens et de militants si la Campagne avait été autorisée à progresser tranquillement. Ces arrestations ont gardé la Campagne à un haut niveau d’existence dans la conscience publique. Il est vrai que les arrestations ont aussi causé de la peur mais elles confirment que la Campagne est vivante et active malgré les pressions. D’un côté, les gens sont arrêtés, mais de l’autre, les gens continuent de sortir et de collecter des signatures. Cela a un impact positif sur les gens qui voient que la Campagne et ses militantes sont sérieuses et engagées réellement en faveur de la réforme des lois discriminatoires. Les gens ont du respect pour cela. Bien sûr, certains de nos soutiens ont lâché en cours de route, ce qui est dommageable. La persécution nous force à repenser constamment nos tactiques et les étapes futures afin de garder la Campagne en vie, et bien sûr, elle crée des inquiétudes nombreuses, qui accaparent beaucoup d’énergie et de temps.
Q : Quel est ton optimisme à propos de la Campagne ?
JJ : J’ai beaucoup d’espoir et je suis optimiste. Depuis ces deux dernières années, les questions concernant les femmes sont beaucoup plus discutées dans toute la société. Cela progresse bien et continuera ainsi à moins que quelque chose d’inattendu ne se produise, comme la guerre, stoppant alors cette progression.
Je ne pense vraiment pas qu’il soit possible d’étouffer le discours des femmes concernant l’égalité de genre. Les femmes sont bien plus fortes que jamais. Oui, j’ai beaucoup d’espoir.
Nahid Keshavarz, entretien avec Jelve Javaheri, 30 décembre 2007
Traduit de l’anglais par Karine Gantin.
[1] Ajout du 7 janvier 2008 : Jelve et sa collègue Mariam ont été libérées ces derniers jours
Nahid Keshavarz
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